Une corvée de soupe à Verdun (1916)
par Eric Labayle
Cette photo a été publiée dans le n° 74 du magazine Sur le vif, du 8 avril 1916. Elle représente des hommes de corvée de soupe, qui attendent leur tour à la cuisine du bataillon, pour remplir gamelles et bouthéons.
En observant ce document, on est frappé par la résolution fataliste (ou la fatalité résolue, c’est selon…) qui émane de ces poilus, autant de leurs attitudes que de leurs regards. On note également leur saleté et celle de leurs ustensiles. Ils viennent en effet de parcourir plusieurs kilomètres dans des boyaux boueux et souvent défoncés, traversant trous d’obus et fondrières, pour aller chercher à l’arrière la soupe ou « le jus » (le café) de leur escouade restée en ligne. La corvée de soupe est pénible, mais elle est aussi dangereuse. S’il n’est pas rare de s’égarer dans le labyrinthe des tranchées, il est également fréquent de prendre une balle perdue ou un éclat d’obus en cours de route. Dans tous les cas de figure, jamais les camarades des premières lignes ne mangent leur soupe ou boivent leur café chauds… Et bienheureux sont-ils si leur ration n’est pas souillée par la boue du champ de bataille…
L’intensité de la bataille de Verdun rend les corvées de soupe encore plus risquées et pénibles que de coutume. Seul réconfort pour les hommes désignés, une fois parvenus aux cuisines, ils peuvent espérer obtenir un quart de café chaud ou une louche de rata… si toutefois les cuistots sont compatissants et compréhensifs, et si l’officier d’ordinaire accepte de fermer les yeux…
En première ligne, le retour des corvées de soupes est attendu avec impatience à plus d’un titre. Car si les hommes ont faim, ils sont également friands des nouvelles que leurs camarades rapportent de l’arrière. Celles-ci, que l’on surnomme « bouthéons » ou « bobards » sont souvent aussi spectaculaires que fausses, mais elles alimentent les discussions et suscitent parfois des espoirs qui aident, à leur manière, à supporter l’enfer au quotidien
© Anovi

